En 2016, la Ville de Genève s’est dotée d’une enquête photographique. Cet important mandat est confié chaque année à un ou une photographe actif ou active sur le territoire cantonal, sous le prisme d’une thématique choisie pour une période de trois ans. Cette démarche permet la constitution d’un patrimoine photographique à la fois artistique et historique. L’exposition Mobilités met en valeur trois enquêtes photographiques genevoises, réalisées par les artistes Zoé Aubry, Gabriela Löffel et Laurence Rasti entre 2019 et 2021.
Ces trois corpus photographiques, développés indépendamment l’un de l’autre, portent respectivement sur le contrôle des flux migratoires et la circulation des personnes (Gabriela Löffel et Laurence Rasti), ainsi que sur les transformations chirurgicales électives du corps (Zoé Aubry). Ensemble, ils sondent les ramifications de la mobilité dans ses impacts les plus directs sur les corps, ceux qui circulent de manière clandestine et que l’on escamote parfois, comme ceux dont la chair est altérée et dont l’image voyage par écrans interposés. Les trois artistes posent ainsi un regard lucide, engagé et critique sur les implications des politiques migratoires, comme sur celles des injonctions sociales sur l’apparence des corps.
Ces projets relèvent tous trois de processus de recherche et d’investigation sur des phénomènes complexes et souvent médiatisés de manière réductrice et clivante. La recherche de sources et de documents, ainsi que d’interlocuteurs individuels, collectifs ou institutionnels, a été une part intégrante de chaque projet, menée en amont ou en parallèle de la réalisation d’images. L’accès à des lieux habituellement fermés au public a été un enjeu majeur des projets de Zoé Aubry (cliniques de chirurgie plastique et cosmétique) et de Gabriela Löffel (centre fédéral pour requérant·es d’asile [CFA] du Grand-Saconnex, alors en construction). Le projet de Laurence Rasti a quant à lui reposé sur des rencontres, portraits et entretiens avec des personnes en situation irrégulière à Genève. Il en résulte des projets où la photographie est centrale, mais systématiquement articulée avec des textes apportant aux images une contextualisation cruciale. Chez Laurence Rasti, les portraits des personnes participant au projet sont mis en dialogue avec des extraits de leurs témoignages et réflexions. Chez Zoé Aubry, des extraits d’articles de journaux renseignent sur les motivations de personnes ayant fait recours à la chirurgie esthétique durant le covid. Enfin, chez Gabriela Löffel, chaque image du chantier du CFA est accompagnée d’un texte apportant une définition juridique ou un éclairage sur les enjeux économiques d’un tel centre.
Cette exposition est le fruit d’une collaboration entre le Centre d’iconographie de la Bibliothèque de Genève, qui conserve dans ses collections ce nouveau patrimoine dont il est commanditaire, et le Centre de la photographie Genève, qui en a imaginé et produit l’exposition en étroite collaboration avec les artistes.
Zoé Aubry: Effet miroir
Mandatée pour l’enquête photographique sur le thème de la mobilité en pleine pandémie de COVID-19, un moment précisément marqué par de grandes entraves aux déplacements, Zoé Aubry a choisi de centrer son projet sur la malléabilité et les transformations du corps lui-même. Son projet Effet miroir explore les répercussions de la pandémie COVID-19 sur le recours à la chirurgie esthétique. L’augmentation des visioconférences implique à la fois le fait de voir sur écran son propre visage durant de longues périodes, et d’en voir systématiquement une image légèrement déformée par les grands angles des caméras des ordinateurs et téléphones portables. Ajouté notamment à la possibilité d’une plus grande discrétion liée au télétravail, ce phénomène a conduit un nombre croissant de personnes à remodeler leurs visages. Plus que le regard direct des autres ou le simple miroir, c’est bien la confrontation avec sa propre image sur écran qui a été déterminante pour construire la vision que ces personnes avaient d’elles-mêmes.
Pour rendre compte des métamorphoses du corps induites par un phénomène social bien précis, Zoé Aubry a collaboré avec des cliniques spécialisées dans la chirurgie esthétique, et s’est familiarisée avec leur usage de la photographie, en particulier les photographies avant/après permettant de comparer les résultats d’une procédure chirurgicale avec le visage avant opération. Elle photographié, exactement de la même manière, des patient·es de ces cliniques. Elle a ensuite superposé ces clichés sur son ordinateur, en les faisant lentement défiler, pour les combiner en une seule image dont la transparence et la structure rappellent les écrans et leur rôle dans ces transformations faciales. Pour cette exposition, elle a choisi de les imprimer sur un support flexible et transparent, soulignant encore la malléabilité de la chair et ses liens aux écrans. Des fragments d’articles journaux, collés sur l’un des tirages au moyen de sutures cutanées, apportent un éclairage sur les motivations et les expériences de certaines personnes ayant eu recours à la chirurgie esthétique durant la pandémie.
Pour le projet I love y’all, créé à la suite d’Effet miroir, Zoé Aubry a tatoué sur des parties de corps en silicone des commentaires et extraits de phrases tirées de forums de chirurgie esthétique ou plastique, où peuvent échanger des personnes envisageant certaines procédures.
Gabriela Löffel: Sans titres
En juin 2025, le Centre fédéral pour requérant·es d’asile (CFA) du Grand-Saconnex, également qualifié de centre de renvoi, a ouvert après cinq ans de chantier. Il a suscité, et suscite encore, de nombreuses controverses et critiques, émanant notamment d’organisations œuvrant en faveur des droits de l’homme et des droits des réfugié·es. Dans le cadre de l’enquête photographique genevoise, l’artiste Gabriela Löffel a pu négocier l’accès à ce centre durant sa construction, et a photographié aussi bien l’intérieur du bâtiment que le site autour celui-ci.
Au premier regard, rien ne permet de saisir l’utilisation future de ce lieu d’apparence banale. Or, la recherche de l’artiste ne s’est pas arrêtée à l’accès à ce chantier, mais a porté également sur la gestion de ces centres, placés sous la responsabilité du Secrétariat d’État aux migrations, qui en a confié la gestion à des entreprises privées à but lucratif. Gabriela Löffel s’est penchée sur les réseaux économiques et les montages financiers complexes liés à ces centres perçus comme de possibilités d’investissement et qui font l’objet de spéculation financière. L’entreprise ORS Service AG, actuellement en charge de la gestion de ce centre et critiquée sur ce plan, était au moment de sa construction majoritairement détenue par Equistone Partners Europe, une société d’investissement en capital privé basée à Londres, avant d’être rachetée en 2022 par Serco Group Plc, un groupe britannique coté à la bourse de Londres. Le titre du projet, Sans titres, fait allusion aux titres de séjour ainsi qu’aux titres boursiers.
L’artiste a associé une majorité des 24 images du projet — comprenant une infographie, trois photographies de sièges d’entreprises financières et 20 photographies du chantier du CFA — à des définitions liées à l’asile et à la migration comme aux marchés financiers, ou encore de présentations des entreprises internationales impliquées dans la gestion de ce centre, et cherchant à en générer un bénéfice financier. Ces définitions sont tirées de sources précises: textes liés à la politique d’asile, ou émis directement par des acteurs de la finance. L’articulation entre textes et images confronte de manière directe les problématiques humanitaires et politiques de cette privatisation du secteur. L’artiste entend ainsi questionner la capitalisation financière de l’asile: «À quels points et à travers quelles structures, l’investissement et la spéculation financière deviennent-ils des éléments actifs et déterminants qui viennent interférer avec la politique d’asile?» En alliant des termes et des enjeux a priori très lointains, mais qui sont en réalité ici inextricables, l’artiste nous invite à prendre conscience de ces éléments clés de la politique migratoire suisse.
Laurence Rasti: Délits de séjour
Le projet de Laurence Rasti, Délits de séjour, prête attention aux réalités et aux conditions de vie d’une partie importante, mais souvent invisibilisée, de la population de Genève : celle vivant sans statut légal. Alors que la diversité de cette ville est souvent célébrée par ses habitant×es comme ses politicien·nes, la réalité des résident·es sans statut reste difficile. Bien qu’elles contribuent souvent très directement à la société genevoise — par exemple dans la garde d’enfants — ces personnes vivent dans une situation d’incertitude, de précarité et d’anonymat forcé, avec un accès souvent difficile au logement, aux soins, à l’éducation ou à la justice. Elles courent par ailleurs constamment le risque d’être arrêtées, emprisonnées et expulsées du pays.
Laurence Rasti est allée à la rencontre de certaines personnes sans titre de séjour, a recueilli leurs témoignages et leurs réflexions sur leur parcours de vie et leur situation, et plus généralement sur Genève et ses politiques migratoires. Leurs portraits répondent souvent à la nécessité de l’anonymat, et relèvent d’une tension entre le souhait d’une représentation individuelle et la nécessaire dissimulation de certains visages. Ses photographies apportent visibilité et représentation à une partie de la population qui doit rester presque invisible pour vivre dans la société suisse. L’artiste contextualise davantage leur présence à Genève en les photographiant dans des lieux publics connus, et en accompagnant leurs portraits d’images de manifestations ou de bâtiments administratifs liés à l’application de la loi. Pour cette exposition, des extraits de leurs témoignages sont par ailleurs intégrés à la série des portraits, et permettent de saisir plus finement la complexité de certaines situations.
Un autre chapitre du projet consiste en un site internet (https://delitsdesejours.ch) donnant accès aux histoires des participant·es et fournissant des informations sur le logement, la nutrition et bien d’autres ressources pour les personnes migrantes, également consultable dans l’espace d’exposition.