L’exposition Marées mineures rassemble pour la première fois les trois artistes Lina Geoushy (*1990), Sarah Jade Sullivan (*1995) et Farren van Wyk (*1993), et présente, pour chacune d’entre elles, leur projet le plus important à ce jour. Les trois artistes font du portrait le centre de leur pratique photographique, le mobilisant comme un puissant outil de représentation d’une identité collective, mais aussi comme instrument de réexamen critique de l’histoire, et de réappropriation de celle-ci pour le présent.
Lina Geoushy, artiste égyptienne, consacre une large part de son travail à l’histoire de son pays comme à la société égyptienne contemporaine. Elle pose un regard lucide et critique sur les problèmes actuels de cette dernière, dénonce des inégalités et discriminations, en particulier celles systémiques liées au genre. Certains moments de l’histoire égyptienne, en particulier les débuts de la république égyptienne après la fin du protectorat britannique, constituent pour elle une source importante d’inspiration, tant pour l’ébullition artistique du cinéma et de la photographie de cette époque, que pour ses évolutions modernistes de la société. Dans Marées mineures, elle présente son projet en cours Trailblazers. Ce travail d’autoportrait en noir et blanc, visuellement inspiré du cinéma égyptien des années 1940 à 1960, revisite et se réapproprie des figures féminines pionnières de l’histoire de son pays, issues des arts, de l’activisme politique et du droit, ou encore des sciences et des technologies.
Sarah Jade Sullivan, artiste allemande, mène depuis plusieurs années un travail sur la jeune génération vivant à Saint-Vincent-et-les-Grenadines, territoire avec lequel elle entretient des liens familiaux et personnels importants. Cet état des Caraïbes fut sous domination britannique jusqu’en 1979. Son travail est dédiée à la nouvelle génération des 18-30 ans, et aux manières dont ces jeunes naviguent un héritage colonial encore très présent, des conditions économiques difficiles poussant à l’émigration, et des racines culturelles hybrides. Son projet Hairouna est constitué en majorité de portraits des jeunes adultes rencontré·es lors des séjours de l’artiste à Saint-Vincent-et-les-Grenadines, inspirés aussi bien de l’histoire de l’art que des codes de la photographie de mode contemporaine. Le projet comprend également des interviews des participant·es, des paysages, et des images d’archives issues de l’histoire coloniale du pays, apportant une contextualisation nuancée aux photographies de l’artiste.
Le projet Mixedness is my Mythology [Le métissage est ma mythologie] de Farren van Wyk explore les relations historiques entre l’Afrique du Sud et les Pays-Bas, en se concentrant sur les liens et les contradictions entre migration, ethnicité, colonialisme et apartheid. L’artiste est née en Afrique du Sud en 1993, dernière année officielle de l’apartheid, qui la classifiait comme «métisse» [coloured]. Ses grands-parents furent expulsés de force et ses parents choisirent d’élever leur famille aux Pays-Bas, où elle a déménagé à l’âge de six ans. Le fait d’être née en Afrique du Sud et d’avoir grandi aux Pays-Bas a créé un espace d’intersectionnalité, mêlant les cultures sud-africaine et néerlandaise à une recherche approfondie sur les racines de la diaspora africaine. Sa famille occupe un espace gris où elle déconstruit la construction de «couleur» issue de l’apartheid et se l’approprie. Son choix conscient de la photographie analogique en noir et blanc fait référence aux images anthropologiques historiques des personnes de couleur en Afrique du Sud, utilisées pour soutenir les théories sur la race et l’oppression légalisée. N’étant ni noire ni blanche, une personne de couleur est une nuance de gris dans laquelle tout est possible. Dans cette zone grise, l’artiste utilise la photographie pour revendiquer et redéfinir ce que signifie être une personne de couleur. En forgeant leur propre iconographie, l’artiste et sa famille créent leur mythologie comme une ode au métissage.
Collectivement, ces projets forment l’exposition Marées mineures, un titre faisant allusion à des courants d’apparence presque imperceptible, mais relevant en réalité d’un mouvement de fond, signe de changement en profondeur.




















