Patrick Weidmann
Best of Dictature

16.03 — 29.04.2012

Le Centre de la photographie (CPG) présente une nouvelle série de photographies grand format de Patrick Weidmann, après avoir montré pour la première fois en 2006 la série des photographies érotiques froissées. L’artiste et écrivain, vit et travaille à Genève et vient de faire paraître aux éditions jrp | ringier la première importante monographie, dédié à son œuvre photographique.

Vernissage: 15.03.2012

PHOTOTALK le 3 avril à 18h30 entre Patrick Weidmann et Joerg Bader

Après avoir fondé, à vingt ans, une maison d'édition, il oriente son travail pictural, au début des années 1980, vers une abstraction « étendue » qui phagocyte délibérément les sémantiques de l'histoire récente. Il développe ensuite, vers 1985, une hybridation esthétique en créant des « dispositifs spatiaux » composés de photographies sur toile et de divers objets industriels ou de consommation. Il poursuit parallèlement ses activités d'écriture en publiant son pre [...]

Après avoir fondé, à vingt ans, une maison d'édition, il oriente son travail pictural, au début des années 1980, vers une abstraction « étendue » qui phagocyte délibérément les sémantiques de l'histoire récente. Il développe ensuite, vers 1985, une hybridation esthétique en créant des « dispositifs spatiaux » composés de photographies sur toile et de divers objets industriels ou de consommation. Il poursuit parallèlement ses activités d'écriture en publiant son premier roman (Cosmétiques) et en réalisant plusieurs courts métrages. Il entame dans les années 1990 une période de déconstruction expérimentale de son propre travail. Parfois mis en pièces, il y incorpore d'autres images re-photographiées ainsi que des éléments renvoyant à la culture populaire, avant de faire le choix de se consacrer exclusivement à la photographie.

Patrick Weidmann publie en 1997 Happy Ends (Idéal), sorte de « condensé d'énergie littéraire ». Il synchronise alors ses activités d'écriture et de photographie. Ses images, de grand format et en couleur, où scintillent les reflets de lumière, mettent en scène des objets de désir et de consommation. Si ses combine photographs, comme on pourrait les appeler, ont dès le milieu des années 1980 intégré des objets à caractère fétichiste, tels que des chaînes, l’artiste a opté plus tard pour leurs qualités en tant que fétiches représentés. Depuis les Lumières, le fétichisme décrit une relation corrompue à l’objet. L’objet fétiche est celui auquel des individus et des collectivités attribuent une signification et des pouvoirs qui ne lui appartiennent pas – du moins en tant que qualité première. Karl Marx a formulé son concept novateur du fétichisme de la marchandise, en démontrant son habileté à renverser les valeurs et à nous tromper sur la donne réelle en matière de production et de possession, particulièrement la valeur d’usage et la valeur d’échange. Pour Marx, le fétichisme de la marchandise est la métaphore même du capitalisme. Pour faire surgir cette dimension des marchandises qui nous entourent, qu’il s’agisse d’un jacuzzi, d’un siège d’avion, d’un circuit électronique, d’une peluche, d’une automobile en coupe latérale ou de n’importe quelle configuration technoïde, Patrick Weidmann se sert du cadrage pour en accentuer l’aspect fragmentaire – déjà propre à la photographie. Il neutralise la profondeur de champ en réglant sa mise au point sur les détails. C’est surtout par son traitement de la lumière – digne de tout manuel de marketing, avec des pluies de reflets et un intérêt marqué pour les surfaces réfléchissantes – que l’artiste nous amène à réaliser que nous vivons bien dans le royaume de la marchandise, dans un monde si mercantile qu’il occupe aujourd’hui la vie entière de l’ensemble des humains, à l’exception de rares tribus d’Amazonie. Dans son « Manuscrit philosophico-économique » de 1844, Karl Marx a caractérisé la fétichisation de la marchandise par le fait que ce qui est produit par l’homme ne lui apparaît plus comme issu de son propre travail. Par ce mode aliéné de production, la marchandise s’autonomise, se retourne contre le travailleur, en prend possession au lieu de lui revenir. C’est cette autonomie de la marchandise que Patrick Weidmann nous présente dans ses photographies format « tableaux ». Dialectique oblige : il va de soit que les personnes ressemblent de plus en plus à des marchandises, comme le faisait remarquer le philosophe Georg Lukás dès les années 1920. Hartmut Böhme relève que le renversement qui consiste à nous faire considérer les choses inertes comme des forces vivantes et les humains comme de simples objets, s’apparente étrangement à la vision qu’avaient du fétichisme africain les Européens, croyant y distinguer une forme d’animisme primitif !

Les personnages présents dans les photographies de Patrick Weidmann sont immédiatement identifiables à des hommes-marchandises : paparazzi, hôtesses, starlettes, voire des célébrités « vues à la télévision » ou au cinéma (d’après une formule typiquement marketing). Ici, ils deviennent des clones, des figures de cire qui auraient leur place au musée, à l’instar du pape Jean-Paul II ou d’Hitler. Critiquer la marchandise fétiche est un procédé délicat. On court le danger de se faire happer par la séduction des objets qualifiés de « biens de consommation ». Mais il y a aussi un autre piège inhérent à une telle démarche : devenir l’apôtre de la morale, tel ces aveugles qui ignorent qu’il est impossible aujourd’hui d’échapper au monde mercantile ! De fait, Patrick Weidmann ne joue de sa fascination pour ces choses manufacturées pourvues d’une aura, que dans le but d’une plus grande rentabilité. Mais la stratégie de Patrick Weidmann ne s’arrête pas là. Avec lui, le ver est entré plus profondément dans le fruit qu’une première approche ne le laisserait penser. Si l’ambiguïté constitue la matière première de ses images, il est impossible de les réduire à une seule signification. Porter un regard critique sur notre société avec des images du consumérisme, où les stigmates du fétiche sont patents, tout en se servant de l’ambiguïté qu’elles véhiculent – faire croire qu’elles nous affranchissent de nos pulsions libidineuses tout en nous opprimant – est une entreprise périlleuse. En fait, Patrick Weidmann enfonce encore le clou en matière d’ambiguïté. Il place cette démarche critique au centre même de l’ouragan du fétichisme de la marchandise, autrement dit dans le « Paradis » de la culture fétiche de nos sociétés : l’art de notre temps. Et pourtant, il aurait aussi pu œuvrer en tant que cinéaste comme à ses débuts et vendre ses clichés à des banques d’images, même si, en principe, les agences telles que Corbis ou Getti ne sont pas disposées à payer pour de telles configurations. Mais Patrick Weidmann a choisi de mettre son travail sur le marché, là où il a le plus de chance d’être entouré d’aura, d’être recherché et fétichisé, et où il peut susciter par conséquent la plus grande plus-value : le marché de l’art. Une fois accrochées sur les murs blancs immaculés des musées et des centres d’art comme ce sera le cas à partir du 16 mars au CPG, ses images deviennent des super-fétiches, le nec plus ultra du statut et de la valeur qu’une marchandise peut atteindre au sein de l’économie capitaliste. Si une visseuse électrique dans la vitrine d’un grand magasin ou dans le catalogue 3 Suisses promeut sa valeur d’usage, elle devient réelle, lorsque l’objet sert à accrocher des tableaux dans la salle d’exposition. Dans le même temps elle s’offre, secrètement, sous la lumière des projecteurs, au futur acheteur comme un fétiche. L’œuvre d’art, quant à elle – et les images photographiques de Patrick Weidmann, de la taille de tableaux avec leur surface réfléchissante, sont des œuvres d’art – se fiche des usages. Elle n’est qu’un fétiche capable d’incarner la plus grande valeur d’échange possible dans nos sociétés, une incarnation de toutes les spéculations.

L’exposition bénéficie du soutien de: Ernst Göhner Stiftung et du Fonds cantonal d’art contemporain, Genève et de Migros pour- cent culturel


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Fiche d'artiste

Patrick Weidmann * 1958 à Genève, vit à Genève

Après avoir fondé, à vingt ans, une maison d'édition, il oriente son travail pictural, au début des années 1980, vers une abstraction « étendue » qui phagocyte délibérément les sémantiques de l'histoire récente. Il développe ensuite, vers 1985, une hybridation esthétique en créant des « dispositifs spatiaux » composés de photographies sur toile et de divers objets industriels ou de consommation. Il poursuit parallèlement ses activités d'écriture en publiant son pre [...]

Après avoir fondé, à vingt ans, une maison d'édition, il oriente son travail pictural, au début des années 1980, vers une abstraction « étendue » qui phagocyte délibérément les sémantiques de l'histoire récente. Il développe ensuite, vers 1985, une hybridation esthétique en créant des « dispositifs spatiaux » composés de photographies sur toile et de divers objets industriels ou de consommation. Il poursuit parallèlement ses activités d'écriture en publiant son premier roman (Cosmétiques) et en réalisant plusieurs courts métrages. Il entame dans les années 1990 une période de déconstruction expérimentale de son propre travail. Parfois mis en pièces, il y incorpore d'autres images re-photographiées ainsi que des éléments renvoyant à la culture populaire, avant de faire le choix de se consacrer exclusivement à la photographie.

Patrick Weidmann publie en 1997 Happy Ends (Idéal), sorte de « condensé d'énergie littéraire ». Il synchronise alors ses activités d'écriture et de photographie. Ses images, de grand format et en couleur, où scintillent les reflets de lumière, mettent en scène des objets de désir et de consommation. Si ses combine photographs, comme on pourrait les appeler, ont dès le milieu des années 1980 intégré des objets à caractère fétichiste, tels que des chaînes, l’artiste a opté plus tard pour leurs qualités en tant que fétiches représentés. Depuis les Lumières, le fétichisme décrit une relation corrompue à l’objet. L’objet fétiche est celui auquel des individus et des collectivités attribuent une signification et des pouvoirs qui ne lui appartiennent pas – du moins en tant que qualité première. Karl Marx a formulé son concept novateur du fétichisme de la marchandise, en démontrant son habileté à renverser les valeurs et à nous tromper sur la donne réelle en matière de production et de possession, particulièrement la valeur d’usage et la valeur d’échange. Pour Marx, le fétichisme de la marchandise est la métaphore même du capitalisme. Pour faire surgir cette dimension des marchandises qui nous entourent, qu’il s’agisse d’un jacuzzi, d’un siège d’avion, d’un circuit électronique, d’une peluche, d’une automobile en coupe latérale ou de n’importe quelle configuration technoïde, Patrick Weidmann se sert du cadrage pour en accentuer l’aspect fragmentaire – déjà propre à la photographie. Il neutralise la profondeur de champ en réglant sa mise au point sur les détails. C’est surtout par son traitement de la lumière – digne de tout manuel de marketing, avec des pluies de reflets et un intérêt marqué pour les surfaces réfléchissantes – que l’artiste nous amène à réaliser que nous vivons bien dans le royaume de la marchandise, dans un monde si mercantile qu’il occupe aujourd’hui la vie entière de l’ensemble des humains, à l’exception de rares tribus d’Amazonie. Dans son « Manuscrit philosophico-économique » de 1844, Karl Marx a caractérisé la fétichisation de la marchandise par le fait que ce qui est produit par l’homme ne lui apparaît plus comme issu de son propre travail. Par ce mode aliéné de production, la marchandise s’autonomise, se retourne contre le travailleur, en prend possession au lieu de lui revenir. C’est cette autonomie de la marchandise que Patrick Weidmann nous présente dans ses photographies format « tableaux ». Dialectique oblige : il va de soit que les personnes ressemblent de plus en plus à des marchandises, comme le faisait remarquer le philosophe Georg Lukás dès les années 1920. Hartmut Böhme relève que le renversement qui consiste à nous faire considérer les choses inertes comme des forces vivantes et les humains comme de simples objets, s’apparente étrangement à la vision qu’avaient du fétichisme africain les Européens, croyant y distinguer une forme d’animisme primitif !

Les personnages présents dans les photographies de Patrick Weidmann sont immédiatement identifiables à des hommes-marchandises : paparazzi, hôtesses, starlettes, voire des célébrités « vues à la télévision » ou au cinéma (d’après une formule typiquement marketing). Ici, ils deviennent des clones, des figures de cire qui auraient leur place au musée, à l’instar du pape Jean-Paul II ou d’Hitler. Critiquer la marchandise fétiche est un procédé délicat. On court le danger de se faire happer par la séduction des objets qualifiés de « biens de consommation ». Mais il y a aussi un autre piège inhérent à une telle démarche : devenir l’apôtre de la morale, tel ces aveugles qui ignorent qu’il est impossible aujourd’hui d’échapper au monde mercantile ! De fait, Patrick Weidmann ne joue de sa fascination pour ces choses manufacturées pourvues d’une aura, que dans le but d’une plus grande rentabilité. Mais la stratégie de Patrick Weidmann ne s’arrête pas là. Avec lui, le ver est entré plus profondément dans le fruit qu’une première approche ne le laisserait penser. Si l’ambiguïté constitue la matière première de ses images, il est impossible de les réduire à une seule signification. Porter un regard critique sur notre société avec des images du consumérisme, où les stigmates du fétiche sont patents, tout en se servant de l’ambiguïté qu’elles véhiculent – faire croire qu’elles nous affranchissent de nos pulsions libidineuses tout en nous opprimant – est une entreprise périlleuse. En fait, Patrick Weidmann enfonce encore le clou en matière d’ambiguïté. Il place cette démarche critique au centre même de l’ouragan du fétichisme de la marchandise, autrement dit dans le « Paradis » de la culture fétiche de nos sociétés : l’art de notre temps. Et pourtant, il aurait aussi pu œuvrer en tant que cinéaste comme à ses débuts et vendre ses clichés à des banques d’images, même si, en principe, les agences telles que Corbis ou Getti ne sont pas disposées à payer pour de telles configurations. Mais Patrick Weidmann a choisi de mettre son travail sur le marché, là où il a le plus de chance d’être entouré d’aura, d’être recherché et fétichisé, et où il peut susciter par conséquent la plus grande plus-value : le marché de l’art. Une fois accrochées sur les murs blancs immaculés des musées et des centres d’art comme ce sera le cas à partir du 16 mars au CPG, ses images deviennent des super-fétiches, le nec plus ultra du statut et de la valeur qu’une marchandise peut atteindre au sein de l’économie capitaliste. Si une visseuse électrique dans la vitrine d’un grand magasin ou dans le catalogue 3 Suisses promeut sa valeur d’usage, elle devient réelle, lorsque l’objet sert à accrocher des tableaux dans la salle d’exposition. Dans le même temps elle s’offre, secrètement, sous la lumière des projecteurs, au futur acheteur comme un fétiche. L’œuvre d’art, quant à elle – et les images photographiques de Patrick Weidmann, de la taille de tableaux avec leur surface réfléchissante, sont des œuvres d’art – se fiche des usages. Elle n’est qu’un fétiche capable d’incarner la plus grande valeur d’échange possible dans nos sociétés, une incarnation de toutes les spéculations.

L’exposition bénéficie du soutien de: Ernst Göhner Stiftung et du Fonds cantonal d’art contemporain, Genève et de Migros pour- cent culturel


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